Edito
Depuis sa création, l’IRCAD œuvre à rassembler des compétences pluridisciplinaires (chirurgiens, chercheurs, ingénieurs, industriels…) autour d’un objectif commun : améliorer la prise en charge des patients dans le monde entier. Si cette diversité d’expertise constitue une richesse exceptionnelle, elle ne trouve sa véritable utilité que si elle s’accompagne d’une culture collective d’exigence scientifique, tant dans la recherche de solutions innovantes que dans l’enseignement de la pratique chirurgicale.
Former les chirurgiens du monde entier ne consiste pas uniquement à transmettre des connaissances théoriques et techniques, il est également nécessaire d’inciter à exercer un esprit critique, à évaluer les preuves et à remettre en question les certitudes. Il en va de même pour le développement de technologies innovantes, qui doit avant tout reposer sur des fondements scientifiques solides.
Or, l’innovation s’inscrit dans un rythme accéléré, avec des technologies, algorithmes, applications qui sont en constante évolution. Cette accélération est une formidable opportunité de progrès pour la médecine mais elle impose une responsabilité essentielle : nous devons en permanence nous assurer qu’il existe un bénéfice véritablement démontré pour les patients. C’est la raison pour laquelle la validation scientifique constitue un pilier fondamental de la démarche de l’IRCAD, l’analyse critique des preuves disponibles étant la garantie d’un progrès durable.
Cette exigence scientifique est d’autant plus importante à l’heure où l’intelligence artificielle transforme notre environnement, ses capacités ouvrant des perspectives considérables en termes d’accès aux informations disponibles à travers le monde. Une évaluation rigoureuse est indispensable, pour accompagner les évolutions de la pratique chirurgicale et intégrer l’innovation de façon raisonnée, au service d’une médecine toujours plus efficace, plus sûre et plus humaine.
Expert internationalement reconnu en termes de chirurgie hépatique, biliaire et pancréatique, le Professeur Olivier Soubrane nous parle du rôle d’évaluation du conseil scientifique de l’IRCAD. Il nous présente également les avancées thérapeutiques et les perspectives d’avenir dans le domaine hépato-bilio-pancréatique.
L’interview du mois
Innovation, évaluation et transmission : les fondements de la chirurgie de demain

Président d’APHP-International, chirurgien consultant à l’Institut Montsouris & Membre du Conseil Scientifique de l’IRCAD
Professeur Soubrane, vous êtes membre du conseil scientifique de l’IRCAD. Pouvez-vous nous parler du rôle et des responsabilités du conseil ?
L’objectif du conseil scientifique est d’accompagner l’évolution de l’IRCAD par une analyse stratégique des enjeux scientifiques, technologiques notamment, liés à la chirurgie et à son environnement. Le conseil est constitué d’un nombre restreint de membres, ce qui nous permet d’être très réactifs dans nos échanges et d’avoir une réelle capacité de recommandation. Nous sommes aussi en relation avec de nombreux experts à travers le monde, qui représentent les différentes spécialités chirurgicales et enrichissent constamment notre point de vue.
Notre responsabilité est de conseiller la direction de l’IRCAD sur les priorités scientifiques, ce qui implique d’assurer une veille continue. La chirurgie évolue aujourd’hui à une vitesse considérable et chaque semaine apporte de nouvelles publications, sur de nouveaux dispositifs médicaux, de nouvelles approches robotiques ou numériques. Il est donc indispensable de distinguer les véritables avancées de celles qui relèveraient plutôt d’un effet d’annonce, afin de pouvoir anticiper les évolutions qui auront un impact concret sur la pratique chirurgicale et sur les patients.
Cette veille porte sur les techniques opératoires mais aussi sur l’enseignement, par exemple les logiciels et les méthodes de simulation qui permettent aux chirurgiens d’apprendre et de s’entrainer, ou encore les outils d’évaluation de leurs compétences. Pour assurer au mieux cette activité, nous avons recours à l’intelligence artificielle (IA) pour nous aider à explorer une littérature scientifique devenue gigantesque ainsi que des informations qui émanent de tout point du globe. Il est clair que l’IA ne remplace pas l’expertise humaine mais elle constitue un formidable accélérateur d’analyse. Sur la base de requêtes issues de notre propre expertise, elle permet par exemple d’identifier des publications majeures ou des innovations développées à l’autre bout du monde. Notre rôle est alors d’interpréter ces éléments, de les confronter à notre expérience clinique et d’en évaluer l’intérêt réel.
Le conseil scientifique accompagne également les équipes de recherche de l’IRCAD. Les chercheurs sont souvent complètement immergés dans leurs projets et notre regard extérieur peut permettre de mettre en évidence le potentiel exceptionnel d’une innovation sur laquelle ils travaillent ou de suggérer de nouvelles orientations. Par exemple, il peut émerger de notre veille une publication susceptible d’aider nos chercheurs à résoudre une difficulté en montrant qu’une autre équipe a développé une solution adaptable au problème rencontré, ou de donner de nouvelles idées pour un projet, ou encore de favoriser une collaboration avec des partenaires industriels capables d’accélérer le passage à la pratique clinique.
Je considère que l’IRCAD est devenu aujourd’hui un véritable laboratoire d’idées en termes d’avenir de la chirurgie, un lieu de réflexion permanente sur les technologies, les méthodes pédagogiques et les innovations qui façonneront la chirurgie des prochaines décennies.
Vous êtes sur le plan mondial un des experts les plus réputés dans la chirurgie du foie, du pancréas et des voies biliaires. Pouvez-vous nous parler des plus récentes avancées dans ce domaine et, en particulier, de l’apport de la chirurgie robotique ?
La chirurgie hépato-bilio-pancréatique est probablement l’une des disciplines qui a adopté l’approche mini-invasive (laparoscopie) le plus tardivement car elle est caractérisée par des interventions souvent complexes. Il ne s’agit pas toujours de ne retirer qu’une tumeur, le geste peut aussi nécessiter d’associer une reconstruction, par exemple des vaisseaux ou des voies biliaires ou encore du pancréas. Cette complexité a longtemps constitué une limite au développement de la laparoscopie par rapport à la chirurgie ouverte, y compris dans les centres les plus expérimentés. Il est ainsi considéré aujourd’hui qu’environ la moitié des interventions de chirurgie hépatique ou pancréatique peut être réalisée par laparoscopie avec un avantage clairement démontré pour les patients.
L’arrivée de la chirurgie robotique a profondément modifié cette situation. Le robot ne remplace évidemment pas le chirurgien ; il amplifie ses capacités en lui offrant une vision tridimensionnelle d’une qualité exceptionnelle associée à un grossissement important, des instruments miniaturisés pouvant bouger sous des angles qui sont impossibles pour les articulations d’une main humaine et avec une filtration complète des tremblements. Chaque geste devient plus précis, plus stable et plus reproductible. Grâce au robot, nous pouvons aujourd’hui réaliser des interventions auparavant très difficiles, voire impossibles, par laparoscopie. C’est probablement l’apport majeur de la technologie robotique : elle élargit considérablement les indications de la chirurgie mini-invasive, repoussant les limites de la chirurgie laparoscopique. Il faut toutefois rester prudent dans les indications d’utilisation car toute nouvelle technologie s’accompagne d’une courbe d’apprentissage à respecter et toutes les interventions ne relèvent pas de l’utilisation du robot, notamment sur le plan économique. Il est donc essentiel de réserver la chirurgie robotique aux situations où elle apporte un véritable bénéfice médical.
L’un des domaines les plus passionnants de notre spécialité est celui de la transplantation hépatique, longtemps considérée comme une limite infranchissable de la chirurgie mini-invasive en raison de sa complexité technique et de la grande fragilité des patients concernés. Toutefois, une étape importante a été franchie grâce aux donneurs vivants qui consentent à donner une partie de leur foie à un proche dans le cadre d’une transplantation intra-familiale. La sécurité de ces donneurs est évidemment primordiale et la chirurgie mini-invasive, qu’elle soit laparoscopique ou robotique, a contribué à la renforcer. Dans ce contexte, les premières équipes ont franchi le pas chez les patients receveurs en montrant que certaines transplantations pouvaient aussi être réalisées avec l’assistance robotique, dans des programmes avancés développés aux États-Unis, en Asie puis au Moyen-Orient ainsi qu’en Europe. Depuis 2024, plusieurs centaines d’interventions ont déjà été réalisées dans le monde. Nous sommes au début de cette évolution mais les premiers résultats sont très prometteurs. Les patients semblent bénéficier des avantages habituels de la chirurgie mini-invasive : une récupération plus rapide, une diminution des complications pariétales, un risque infectieux réduit et une hospitalisation plus courte. Je suis convaincu que la totalité des transplantations ne pourra jamais être réalisée par robot ou par laparoscopie, certaines situations resteront trop complexes et nécessiteront une chirurgie ouverte. En revanche, une proportion importante de patients pourra bénéficier de l’approche mini-invasive dans les années à venir.
Au-delà de la chirurgie robotique, cette évolution illustre une réalité plus générale : la chirurgie progresse par étapes successives. Chaque innovation, technologique par exemple, ouvre de nouvelles possibilités qui paraissaient impossibles quelques années auparavant et c’est précisément cette dynamique d’innovation permanente que l’IRCAD accompagne depuis sa création en 1994.
Comment voyez-vous évoluer le traitement des maladies hépatiques, biliaires et pancréatiques, en oncologie en particulier ? Quels sont les principaux défis restant à relever pour améliorer la prise en charge des patients ?
Bien que de réels progrès thérapeutiques aient été accomplis ces dernières années, les cancers du foie ou du pancréas figurent toujours au nombre des maladies les plus difficiles à traiter.
Nous venons d’en parler, la chirurgie a connu une évolution majeure, permettant aujourd’hui de réaliser des interventions impossibles il y a encore quelques années. Les progrès viennent aussi des traitements non chirurgicaux : les chimiothérapies se sont améliorées, les thérapies ciblées et l’immunothérapie occupent une place croissante, de nouvelles molécules apparaissent régulièrement. Certaines données récentes sont particulièrement encourageantes, notamment dans les cancers du pancréas, avec de nouveaux traitements ciblant certaines mutations génétiques qui semblent capables d’augmenter significativement la survie des patients.
L’amélioration de la prise en charge des patients réside très probablement dans cette complémentarité entre approche chirurgicale et approche pharmacologique, avec des décisions toujours prises en concertation pluridisciplinaire. Plus les traitements médicaux permettront de contrôler la maladie, plus nous serons en mesure de proposer une solution chirurgicale à des patients qui, auparavant, étaient considérés comme inopérables.
Par exemple, la transplantation hépatique connaît une évolution remarquable, avec des indications qui s’élargissent progressivement, notamment pour certains cancers du foie et, dans des situations très sélectionnées, pour certaines métastases hépatiques. En parallèle, les progrès réalisés dans la préparation et la conservation des greffons, en particulier grâce aux progrès des machines de perfusion, ouvrent des perspectives extrêmement intéressantes car nous pourrons probablement utiliser davantage de greffons et aussi améliorer leur qualité avant même la transplantation.
Le véritable défi reste celui de la personnalisation des traitements, chaque patient présentant une maladie différente, une anatomie spécifique et des caractéristiques biologiques propres. Les progrès de l’imagerie, de l’intelligence artificielle et de l’analyse des données permettront de construire des stratégies thérapeutiques toujours plus adaptées à la situation individuelle.
Dans ce contexte évolutif, l’IRCAD continuera à jouer un rôle essentiel en permettant que les innovations techniques deviennent rapidement accessibles aux chirurgiens du monde entier, notamment grâce au réseau des Instituts miroirs qui sont implantés sur les divers continents. Former les praticiens aux nouvelles technologies, accompagner leur diffusion et évaluer objectivement leur intérêt clinique constituent une contribution majeure à l’amélioration des soins.
En tant que chirurgien très expérimenté, et professeur des universités, quels sont les conseils que vous donneriez aux jeunes générations de chirurgiens ?
J’ai eu la chance de consacrer une grande partie de mon temps à la formation des jeunes chirurgiens et si je ne devais leur donner qu’un seul conseil, ce serait de cultiver leur curiosité. Être un bon chirurgien ne consiste pas seulement à maîtriser une technique opératoire ; il faut comprendre les maladies autant que les techniques, et la façon dont elles évoluent, ainsi que contribuer à leur amélioration.
En particulier, je leur recommande de s’investir en recherche et d’y consacrer une partie, même courte, de leur parcours, afin de ne pas limiter leur horizon à la seule pratique clinique. Les formes de recherche ont d’ailleurs beaucoup évolué. Pour ma génération, il s’agissait principalement de recherche biologique menée en laboratoire. Plus récemment, le développement de l’informatique et des grandes bases de données a offert aux jeunes médecins la possibilité d’une recherche menée sur les données cliniques. Aujourd’hui, une troisième voie est possible, celle de la recherche technologique. La robotique, les nouveaux dispositifs médicaux, l’intelligence artificielle ou les technologies numériques feront demain partie intégrante de leur exercice. Participer à leur développement et apprendre à travailler avec des équipes pluridisciplinaires sera un véritable atout.
Je les encourage d’ailleurs vivement à découvrir les opportunités que l’IRCAD peut leur offrir dans le domaine de la recherche. L’Institut est un creuset technologique fantastique, qui réunit dans un même lieu des chirurgiens, des ingénieurs, des chercheurs et des industriels, venant du monde entier.
Cette proximité favorise le dialogue et il en résulte un transfert extrêmement rapide entre les idées, les prototypes et leur utilisation clinique. C’est un modèle de recherche translationnelle particulièrement efficace, où l’innovation naît directement des besoins exprimés par les praticiens.
Les jeunes chirurgiens peuvent y réaliser un master ou une thèse en travaillant sur des projets qui lient directement l’innovation technologique à la prise en charge des patients. Ce type de recherche est particulièrement stimulant car il permet de développer des solutions concrètes au service des malades.
Curiosité et ouverture d’esprit, voilà ce que j’aimerais transmettre aux jeunes générations. Si la technique est essentielle, elle ne peut pas être une fin en soi. Il faut rester ouvert, apprendre tout au long de sa carrière, et considérer que la recherche, sous toutes ses formes, est un formidable levier pour faire progresser la chirurgie et améliorer la prise en charge des patients.
A propos de l’IRCAD :
Créé en 1994 par le Professeur Jacques Marescaux, l’IRCAD est un institut dédié à la formation et à la recherche sur la chirurgie mini-invasive. L’Institut strasbourgeois est un centre de renommée internationale, réputé pour l’excellence de ses formations qu’elles soient présentielles – près de 8 800 chirurgiens du monde entier sont formés, chaque année à Strasbourg – ou virtuelles, avec l’université en ligne Websurg, entièrement gratuite, qui compte plus de 470 000 membres connectés dans le monde entier.
Pour plus d’informations, rendez-vous sur: https://www.ircad.fr/
Nous espérons que ce 25ème numéro de la newsletter de l’IRCAD vous a plu.
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