Édito
Depuis plus de trente ans, l’IRCAD ne cesse d’évoluer pour faire progresser la chirurgie à travers le monde, soutenu par le profond engagement des femmes et des hommes qui font vivre l’Institut jour après jour, comme en témoignent les développements présentés dans cette nouvelle lettre d’information. A Strasbourg comme dans chaque Institut à l’international, ce sont des équipes passionnées qui organisent, forment, accompagnent, développent, expérimentent. Elles portent concrètement nos missions : former chaque année des milliers de chirurgiens, maintenir un niveau d’excellence reconnu internationalement, développer des solutions innovantes, intégrer des technologies en perpétuelle transformation.
Cet engagement quotidien est d’autant plus remarquable que notre modèle est très exigeant. A l’IRCAD, rien n’est figé, tout est en mouvement. Et ce mouvement repose sur la capacité des équipes à comprendre, à anticiper, à développer des innovations complexes pour les transformer en solutions concrètes et utiles, pour le meilleur bénéfice des patients. Il faut s’adapter en permanence, pour suivre le rythme rapide des avancées technologiques ou pour travailler avec des interlocuteurs multiples – cliniciens, chercheurs, institutions, industriels…
Cette dynamique agile permet aussi à l’IRCAD d’être pleinement actif à l’échelle mondiale, avec des Instituts qui gardent la même cohérence malgré les distances et des contextes culturels très différents.
Enfin, cet engagement collectif s’inscrit dans une histoire faite de rencontres, de convictions, parfois de prises de risque, mais surtout de fidélité à une vision.
À cet égard, je souhaite rendre un hommage particulier au Professeur Didier Mutter, qui a été dès le début un acteur essentiel de la construction de l’IRCAD. Avec lui et le Professeur Michel Vix, nous partagions la même ambition : transformer la chirurgie en créant un lieu où innovation et formation seraient indissociables. Didier Mutter a accompagné cette aventure avec une rigueur scientifique et une humanité qui ont profondément marqué notre organisation. Sa vision, son engagement et son sens du collectif ont contribué de manière déterminante au développement de l’IRCAD. Sa disparition laisse un grand vide mais son empreinte demeure, dans nos valeurs et dans l’esprit qui guide nos actions.
Professeur Jacques Marescaux
L’interview du mois
IRCAD : un développement continu pour transformer la chirurgie à travers le monde

Professeur Jacques Marescaux
Président et Fondateur de l’IRCAD
Professeur Marescaux, depuis sa création en 1994, l’IRCAD ne cesse d’innover et d’évoluer. Quels sont les développements majeurs de ces cinq dernières années ?
Pr. Jacques Marescaux: Ces dernières années sont marquées par l’accélération de deux dynamiques majeures, l’intelligence artificielle (IA) et la chirurgie robotique, avec une convergence qui est en train de changer profondément la chirurgie.
Tout d’abord en termes de précocité du diagnostic car grâce à l’IA, nous entrons dans une ère où les lésions peuvent être détectées à un stade ultra-précoce, parfois même avant qu’elles ne soient visibles pour le clinicien. C’est particulièrement vrai en gastro-entérologie, les systèmes d’endoscopie couplés à l’IA permettant d’identifier des lésions du côlon ou du rectum avec une précision remarquable. La conséquence directe est de changer le geste chirurgical car plus la détection est précoce, moins le geste a besoin d’être lourd. Il n’est plus forcément nécessaire d’enlever l’organe, la lésion peut être traitée de manière localisée, parfois même sans incision. Dans ce contexte, la chirurgie endoluminale, qui passe par les voies naturelles (bouche, vagin, anus…) prend désormais toute sa dimension. Dès les années 2000, l’IRCAD s’était montré précurseur dans ce domaine avec le lancement du programme NOTES (interventions par voie naturelle, sans cicatrices extérieures) explorant les contraintes techniques majeures de l’approche endoluminale, telles que le manque d’espace pour opérer ou la difficulté du repérage à l’intérieur de l’anatomie. Menées dans la continuité de NOTES, qui rencontre un vrai intérêt aujourd’hui dans la voie vaginale par exemple, les avancées technologiques ont permis de développer des robots endoluminaux qui lèvent aujourd’hui ces contraintes et permettent de réaliser des interventions complexes par les voies naturelles avec un très haut niveau de précision et de sécurité.
Une autre transformation est l’intégration de l’IA dans l’imagerie médicale, ce qui offre la capacité de reconstruire en temps réel une image 3D de l’organe et de toutes ses structures vasculaires, à partir d’une échographie classique en 2D. L’IA permet ainsi de guider le geste thérapeutique avec une précision jamais atteinte, en tenant compte des éventuels mouvements de l’organe, par exemple au rythme de la respiration, ce que l’imagerie classique ne pouvait pas toujours suivre. Il devient ainsi possible de détruire des tumeurs hépatiques ou rénales par thermoablation (application de chaleur ou de froid intenses au centre de la tumeur) grâce à un guidage 3D d’une précision millimétrique, évitant la résection partielle ou totale de l’organe. La prochaine étape est l’intégration de la robotique dans ce processus, avec le développement de systèmes robotisés disposant d’un bras tenant la sonde d’échographie et d’un autre bras guidant l’instrument vers le centre de la tumeur. Le robot « comprend » en temps réel la position de la tumeur et peut à tout moment ajuster le geste. L’IRCAD mène dans ce domaine un vaste programme de recherche, le projet DISRUMPERE.
La téléchirurgie est un autre développement majeur, capable de transformer radicalement la prise en charge d’enjeux de santé publique tels que le traitement des accidents vasculaires cérébraux (AVC) ischémiques. Moins de 3% de la population mondiale a aujourd’hui accès à un traitement adapté des AVC, ce qui est d’autant plus inacceptable qu’il ne s’agit pas d’un problème technologique mais d’un manque de ressources humaines. Cette situation est insoluble car il est impossible de former suffisamment de neuroradiologues et neurochirurgiens. La solution ne peut passer que par la création, dans des centres de référence, d’un réseau mondial de « tours de contrôle » mobilisant un ou 2 spécialistes, par roulement. La 1ère intervention a eu lieu il y a deux mois, pilotée à distance par un neurochirurgien de l’hôpital de Panama City vers un autre hôpital disposant d’un équipement robotique adapté. C’est une avancée majeure en termes d’équité d’accès aux soins.
En termes de développement des formations, comment définissez-vous les priorités ? Par exemple, comment décidez-vous d’intégrer de nouveaux enseignements ou au contraire d’en arrêter certains et comment sélectionnez-vous les équipements technologiques nécessaires à ces formations ?
Pr. J.M.: Nous sommes connectés en permanence aux évolutions technologiques et aux besoins du terrain grâce à un travail continu d’échanges avec les cliniciens, les chercheurs, les entreprises internationales, les start-ups… Nous pouvons ainsi très vite identifier ce qui est en train d’émerger, vérifier en continu ce qui est toujours pertinent ou ce qui ne l’est plus et adapter les enseignements en conséquence.
Nous disposons d’un réseau de plusieurs centaines d’experts formateurs internationalement renommés et nous sommes par exemple capables de mobiliser une trentaine d’entre eux pour une seule session de cours, ce qu’aucun modèle académique ne peut faire. Nous disposons aussi d’une plateforme robotique unique au monde, dont 42 robots sur le site de Strasbourg, de toutes les marques existantes, ce qui permet une vision globale des technologies disponibles.
Nos formations étant internationalement reconnues pour leur haut niveau de qualité, les industriels souhaitent travailler avec nous pour que les utilisateurs de leurs nouvelles technologies soient le mieux formés possible, et éviter un mauvais usage. Des porteurs de projet tels que des start-ups ou des cliniciens, nous sollicitent également pour aider à développer leurs idées et/ou assurer le transfert technologique à plus grande échelle.
À titre personnel, j’ai participé en 2025 à plus de 300 réunions à l’IRCAD France, sur site ou par visioconférence.
Notre responsabilité est de sélectionner les technologies présentant un vrai potentiel de bénéfice pour les patients, par la bonne conjonction entre évolution technologique et besoin clinique.
Prenons l’exemple de la chirurgie cardiaque, à laquelle s’adressait initialement le développement de la robotisation. Malheureusement, la survenue de complications importantes a rapidement conduit à l’arrêt de la chirurgie robotique en cardiologie. Or, 25 ans après, les technologies ont énormément progressé et de nouvelles approches robotisées très prometteuses émergent, notamment dans le traitement des valves cardiaques. Nous avons aussi récemment accueilli un chirurgien qui réalise des interventions cardiaques par une technique extrêmement innovante d’incision péri-aréolaire (autour du mamelon). En voyant nos différents systèmes de robot, il a immédiatement identifié le potentiel de certains d’entre eux pour le développement de sa technique. Un nouveau cycle s’ouvre donc et nous avons décidé de relancer en 2027 des formations robotiques en chirurgie cardiaque.
Autre exemple, nous avons rencontré une société spécialisée dans l’ultra micro-chirurgie, permettant de réaliser des anastomoses entre vaisseaux lymphatiques et veines. Ils conduisent un essai clinique aux Etats-Unis dans le traitement de la maladie d’Alzheimer et nous suivons cela de près.
L’expansion internationale est très vite devenue un pilier du développement de l’IRCAD. Pouvez-vous nous parler du réseau IRCAD International, en particulier de la façon dont vous définissez les priorités géographiques ?
Pr. J.M.: Le développement international de l’IRCAD repose sur un modèle fondé non pas sur une logique d’expansion planifiée mais sur l’attractivité du projet qui nous est proposé.
Nous recevons chaque mois plusieurs demandes d’ouverture à l’étranger et la sélection repose sur un critère fondamental : la qualité de l’équipe locale et la personnalité de son leader. Lorsque vous rencontrez une équipe solide, engagée, avec une vraie vision, vous savez que cela peut fonctionner. Ce modèle a ainsi permis de créer 8 Instituts miroir de l’IRCAD France, tous adossés à des structures hospitalières majeures, ce qui favorise les activités de formation, de recherche et d’innovation.
Nous sommes fiers de la notoriété qui est aujourd’hui associée au nom de l’IRCAD. Elle constitue un gage de crédibilité et de visibilité à l’échelle mondiale et fait la force de notre réseau. C’est un véritable levier d’attractivité, qui facilite la mise en place de partenariats et accélère le développement de projets.
Par exemple, aux Etats-Unis, notre dernier Institut est adossé à Advocate Health, qui est le 1er groupe du secteur hospitalier privé (71 hôpitaux). Ce groupe tenait à créer son centre de recherche et de formation sous le nom IRCAD afin d’assurer la mobilisation rapide de tout l’écosystème lié à l’innovation en santé (experts, chercheurs, partenaires industriels…). Récemment inauguré, l’IRCAD North America dispose déjà d’une quinzaine de robots, d’un centre de téléchirurgie presque terminé et d’un programme de cours qui est plein. Il faut comprendre qu’il n’est pas possible de développer des solutions innovantes sans partenariat industriel, tout va très vite et tout coûte très cher en termes de robotique chirurgicale. Il faut changer d’équipement tous les 2 à 3 ans, ce qui peut se chiffrer en dizaines de millions d’euros. Aucun centre de recherche, même la plus grande université, ne peut financer cela tout seul.
En termes de nouvelle implantation, notre projet le plus avancé est situé en Arabie Saoudite, avec l’ambition de créer non seulement un IRCAD mais aussi un véritable biocluster dédié à l’innovation et au transfert technologique.
En parallèle, nous menons plusieurs projets structurants dans les implantations existantes. En Asie, la 1ère pierre d’une extension de 5000m², dédiée à la robotique chirurgicale, vient d’être posée à l’IRCAD Taiwan sous le haut patronage du Président de la République, qui en a fait une priorité nationale. Un projet d’extension est aussi en cours à l’IRCAD America Latina, au Brésil, la téléchirurgie ayant été décrétée priorité nationale à la suite de réunions avec le Président de la République et les Ministres de la santé, de la recherche, de l’économie et des télécommunications.
La gouvernance de ce réseau mondial repose sur un équilibre subtil entre exigence et adaptation, chaque Institut évoluant dans un contexte spécifique, notamment en termes de culture.
Cette diversité constitue un défi mais aussi une richesse qui renforce la capacité globale d’innovation du réseau IRCAD, avec une approche très collaborative entre les différents Instituts à travers le monde.
Après plus de trente années d’existence, quel regard portez-vous sur la place que tient aujourd’hui l’IRCAD dans le monde de la Santé, notamment sur le plan institutionnel, et comment voyez-vous votre rôle continuer à évoluer ?
Pr. J.M.: Après plus de trente années d’existence, quel regard portez-vous sur la place que tient aujourd’hui l’IRCAD dans le monde de la Santé, notamment sur le plan institutionnel, et comment voyez-vous votre rôle continuer à évoluer ?
Au départ, notre Institut fonctionnait plutôt en périphérie du monde institutionnel alors qu’aujourd’hui, la situation a complètement changé. Nous avons développé au fil du temps de nombreuses relations avec les sociétés savantes et d’autres acteurs institutionnels, en France comme au niveau mondial. Par exemple, nous sommes un acteur majeur de la formation des chirurgiens en gastro-entérologie, avec des programmes de cours conçus aussi bien pour la Société Française d’Endoscopie Digestive (SFED) que pour les sociétés savantes européenne et mondiale.
Nous sommes également très impliqués dans la société mondiale de chirurgie robotique (Society of Robotic Surgery – SRS) et nous sommes en train de créer la Société Française de Chirurgie Robotique, avec l’objectif de structurer la discipline au niveau France et d’encourager les échanges au niveau international. Nous sommes aussi en discussion avec l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), en particulier pour développer l’accès à la téléchirurgie en Afrique.
Ces connexions sont essentielles pour mener à bien nos 2 missions fondamentales : accélérer autant que possible le développement de solutions innovantes, et leur transfert dans les mains des utilisateurs, ainsi qu’assurer une formation continue de très haut niveau, indispensable dans ce contexte technologique d’évolution à rythme très soutenu.
Le programme DISRUMPERE illustre bien ce que nous souhaitons accomplir en termes d’innovation chirurgicale : développer, valider et diffuser rapidement à l’échelle internationale.
A ce stade, l’objectif est d’adapter une sonde échographique sur un des bras du robot et d’utiliser l’IA pour conserver la visualisation 3D de l’intérieur de l’organe malgré ses mouvements. La 1ère phase (collecte de données biométriques) est achevée et nous allons débuter les étapes de reconstruction 3D, au Brésil puis en Inde et aux Etats-Unis. Nous développons ce projet avec 3 marques de robot mais nous allons intégrer les autres fabricants afin que l’innovation puisse arriver le plus rapidement possible vers tous les patients. Cela montre d’ailleurs l’importance des partenariats industriels car il nous serait financièrement impossible de développer une solution technologique adaptée à chaque modèle de robot si nous devions les acheter tous.
L’internationalisation de notre réseau IRCAD joue aussi un rôle majeur dans la réussite de tels projets de recherche, la connexion des IRCADs à de grands centres hospitaliers permettant de disposer, dès que la solution innovante est prête, d’un terrain d’application à grande échelle.
Notre rôle est de stimuler une innovation « utile », directement orientée vers le bénéfice des patients du monde entier, maintenant comme dans les années à venir. Si je devais résumer, je dirais que nous sommes un « excubateur ».
Nous identifions une innovation potentielle, nous la développons, nous la validons et nous la transférons le plus rapidement possible à des acteurs industriels qui ont la capacité de la déployer à grande échelle, tout en continuant à l’accompagner par la mise en place de formations adaptées.
Ce qui compte finalement n’est pas tant la technologie en elle-même-mais son impact pour les patients et, dans un monde où tout va de plus en plus vite, notre responsabilité est d’accélérer la transformation d’une idée en solution opérationnelle, à travers le monde entier.
A propos de l’IRCAD :
Créé en 1994 par le Professeur Jacques Marescaux, l’IRCAD est un institut dédié à la formation et à la recherche sur la chirurgie mini-invasive. L’Institut strasbourgeois est un centre de renommée internationale, réputé pour l’excellence de ses formations qu’elles soient présentielles – près de 8 800 chirurgiens du monde entier sont formés, chaque année à Strasbourg – ou virtuelles, avec l’université en ligne Websurg, entièrement gratuite, qui compte plus de 470 000 membres connectés dans le monde entier.
Pour plus d’informations, rendez-vous sur https://www.ircad.fr/fr/
Nous espérons que ce 23ème numéro de la newsletter de l’IRCAD vous a plu.
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